" Les rivières sont des chemins qui marchent " [PV-Cahoime]

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L'Ombre et la Proie
"Ta mère était, comme toi, semblable à une vigne,
Plantée près des eaux.
Elle était féconde et chargée de branches,
A cause de l'abondance des eaux."

{Ézéchiel 19:10}





La sueur sillonne sur son front transpirant. Malgré la fraîcheur de ce mois de mai, le labeur lui a mouillé le dos. "A chaque jour suffit sa peine" et Isaac ne ménage pas la sienne. Il se rend utile comme il peut, où l'on a besoin de lui, ne rechignant à aucune tâche du moment qu'elle n'offense pas les commandements de Dieu. Le jeune homme pousse un soupir d'aise en apercevant le lit de la petite rivière qui coule aux abord de Warwick Bay. La musique de l'eau est un appel à la vie tourbillonnante tapis en chaque corps. Les veines sous sa peau ne sont que de modestes ruisseaux. Jésus en a-t-il éprouvé de même en plongeant dans le Jourdain le jour de son baptême ?
Isaac retire fébrilement sa chemise, ses braies et ses chausses. Nu tel Adam, à l'abri des regards sous la canopée, il laisse le froid de l'onde fouetter ses orteils. Il est glabre, encore lisse de sa prime jeunesse. Son corps élancé n'en demeure pas moins bien fait et ses muscles commencent tout juste à se dessiner, fruit du travail acharné du mois passé. Sa chevelure, asséchée par le sel et la poussière, est sale et emmêlée. Ohanzee la ramasse sur une épaule pour dégager sa nuque. Ses pieds s'enfoncent dans le limon et s'engouffrent avec prudence dans l'eau. Le voilà bientôt submergé jusqu’à la taille. Il n'a ni savon, ni brosse. Il n'a pas assez d'argent pour cela. Il se penche et ses cheveux balaient la surface miroitante. Ses phalanges caressent le fond de la rivière, ramenant à l'air libre un gravier siliceux érodé par les courants. Il se frictionne avec pour évacuer les humeurs de sa carcasse et la crasse imprégnant ses chairs.

Alors, seulement, il s'immerge complètement pour renaître à nouveau. L'eau ruisselle sur son torse et discipline sa tignasse en arrière, quand l'air engorge à nouveau ses poumons. Il arbore une expression de joie enfantine, la fatigue éteinte momentanément par la fraîcheur du bain. Puis il se laisse mollement aller à flotter à flanc de source.

Dieu est en toute chose et particulièrement dans les rayons de soleil rasants de cette fin d'après-midi.
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le 11.07.17 18:27

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Mai 1690, bords de la Susquehanna.




    Des larmes aux coins des joues, séchées d'un revers de gant. Le tissu irrite la peau rougie par le frais de Mai, par la pâleur, par l'effort qu'il faut pour se retenir de pleurer. C'est difficile, pourtant nécessaire. Pour une fois, elle a fais une prière devant la tombe, elle s'est mise à genoux, et elle a adressé quelques mots au ciel. Pas à Dieu, non. Toujours pas. Mais à son amie, son amie qui veille désormais sur elle. Ses bras et sa chaleur ne seront plus un réconfort. Elle lèvera les yeux vers le ciel, désormais. Elle adressera quelques prières, désormais.
    Son coeur est lourd, alors il lui est difficile de se relever. Il pèse dans sa poitrine, glisse jusque dans son ventre où il pèse plus fort encore. Il creuse en son âme un trou béant qu'elle sait vorace et impossible à refermer ; elle sait, parce qu'elle connaît. Le souvenir douloureux de la perte rajoute un poids supplémentaire sur ses épaules, dans sa tête, sur tout son corps qu'elle doit pourtant garder droit et digne. On ne se montre pas faible, ici, pas lorsque l'on est une jeune bourgeoise. Pourtant, Dieu et Elizabeth seuls savent à quel point sa mentalité peut aller à l'encontre de ces principes. Mais c'est comme ça, l'on ne se plaint pas. L'on pleure en silence, l'on n'est plus des enfants qui hurlent leur peine au monde pour avoir un peu de tendresse et d'attention.

    Pourtant dans ce corps de femme, l'enfant hurle encore. L'enfant tambourine, l'enfant cogne, l'enfant pleure toute sa détresse et sa tristesse. Il tremble, même, tremble de peur, tant il est seul, abandonné, délaissé. Tant la pénombre de sa vie l'engloutit progressivement, sans lui laisser aucune chance de s'en sortir. Et ça, rien que ça, fait couler les larmes sur ses joues.

    Sa robe noire traîne dans la terre humide, sans pour autant se salir. Elle longe la rivière, écoute son calme, écoute la nature qui chante silencieusement. Une longue promenade lui fera sans doute le plus grand bien. Elle se dérobe à la vie de la colonie, se dérobe à ses obligations de jeune fille de bonne famille. Au moins, sur le chemin de son deuil, elle pourra pleurer aussi fort qu'elle le veut. Pleurer la perte de cette deuxième mère ; personne ne l'entendra.
    Personne d'autre que ce baigneur.

    Sa voix sanglotante se tait instantanément. La surprise la heurte tandis que ses yeux embrumés de larmes terminent leur réserve d'eau sur ses joues rouges. Son nez renifle, un peu bruyamment, enfant qu'elle est, et elle s'arrête de marcher, le fixe. Ses pouces essuient ses larmes pour mieux apercevoir cette silhouette dans l'eau. Est-il mort ? Quoi qu'il en soit, il est nu. Un rapide coup-d'oeil alentour ; ses vêtements sont là. Curieuse, mais surtout troublée, elle s'approche, saisit une pierre de bonne envergure qu'elle jette dans l'eau en direction de l'inconnu. Le fracas du caillou qui fend la surface et éclabousse l'individu la fait légèrement rire, surtout lorsque celui-ci réagit. L'enfant qui a refait surface a besoin de jouer, de se distraire. Et un homme nu flottant à la surface d'une rivière fréquentée par cadavres et trois mats semble être une merveilleuse distraction.

    Oh, pardonnez-moi. J'ai cru que vous étiez mort. S'excuse-t-elle, jouant la carte de la panique. Sa voix brisée et ses yeux encore brillants, son nez rouge et ses lèvres humides appuient un peu plus encore son idiotie. Cependant, en l'observant plus en détails, elle plisse les yeux. C'est un indien ? Les vêtements viennent de la colonie, sans nul doute. Et puis, un indien serait bien imprudent d'ainsi de laisser porter, nu, par les courants, en cette fin de journée, les vêtements à la merci du premier pouilleux qui aurait besoin de s'habiller. Tout bien réfléchit, un citoyen aussi serait bien idiot de faire ça...

    Sa distraction nouvelle a l'air bien plus amusante qu'escompté.
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le 18.07.17 1:12

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L'Ombre et la Proie
La tranquillité des flots apporte avec elle la pleine sérénité. Isaac communie avec l'onde, la nature, le Grand Tout. Il  perçoit l'eau purger chaque parcelle de son corps, chaque fibre de muscles, chaque pensée néfaste. Les cauchemars n'ont pas cessé avec la mise en terre de son cher père. Ils ont même redoublé. Warwick Bay  est le centre d'un maelström spirituel qui affûte son extrême sensibilité. Conscient de sa quête intime, celle que Dieu lui a dictée, Isaac demeure aussi démuni qu'une brebis  dans l'oeil de la tornade. Son enclos, aussi étroit était-il, lui manque et avec lui ses repaires.

A l'écoute de sa musique intérieure, il ne l'entend pas arriver, "Elle" et ses lamentations. La pierre, manquant de peu sa tête, s'écrase à la surface et l'éclabousse à fortes goulées. Surpris et déstabilisé, le jeune homme se débat avec les vagues et se redresse d'un bond, dévoilant par là  ce que le Seigneur a créé sous sa forme la plus crue. Repoussant le rideau de cheveux humides qui lui obstrue la vision, il  comprend soudain à qui il fait face.

Une jeune fille.
Une toute jeune fille à la peau de porcelaine et au cheveux d'or.
]b]Un ange...[/b]pense-t-il dans son hébétude

Isaac s'agenouille dans le limon pour dissimuler sa carcasse sous l'onde, les pommettes brûlantes de honte. Ses tâches de rousseurs n'en ressortent que mieux.

- Oh, pardonnez-moi. J'ai cru que vous étiez mort.
- Je.. euh.. non.. Je... Bégaie-t-il le regard baissé, les mains en croix sur son torse, tel une jeune pucelle. Je ne le suis point, Mademoiselle.

Il lui semble pourtant, être sur le bord d'un précipice périlleux, en tout point létal. On dit que l'embarras ne tue pas. Il y contribue pourtant drôlement. Ohanzee déglutit, n'osant de nouveau poser son regard sur l'angélique apparition.

- Je ... Je me décrassais seulement, Mademoiselle.

Comme son éloquence le quitte et que sa verve se fait soudainement muette. Sa langue engourdie de gêne ternit la virilité dont il devrait faire démonstration, en pareil instant. Il se sent comme le plus simple des enfants.

- P.. pourriez-vous, si vous le voulez-bien, vous retourner afin que je regagne le rivage, quelques pudiques vêtements et toute ma dignité.
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le 01.08.17 10:06

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