Ce que femme veut, Dieu le veut [pv Samuel & Salvador]

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Souillure infernale
Le monde est laid.
Il est triste, fade, souillé par la cruauté de l'Homme. Avait-il existé un instant où les humains s'étaient émerveillé de quelque chose ? Croix de bois entre les doigts, la gitane observe le modeste ouvrage qui avait appartenu jadis à sa mère. D'un geste lent, elle glisse les bijoux autour de son cou gracile et pâle, ajustant la chaîne à laquelle la croix est attachée. Dans le miroir, son reflet est à l'image du monde qui la rebute tant. Froid, dénué d'âme.

◈ ◈ ◈

L'hiver n'avait pas totalement quitté les plaines de la région, les fourrures étaient encore enveloppées sur les corps maigrelets de la populace. Dans le bain de foule la gitane se faufile, son imposante crinière bouclée volant au rythme du vent. Elle n'est pas un visage inconnu ici, certains même ont déjà eu recours à ses talents artisanaux. Pourtant c'est du coin de l'oeil que l'on observe la gitane qui s'avance tranquillement, le bleu de ses yeux dardé sur la façade morne et boisée de l'église. Elle ne souvenait pas y avoir déjà mis les pieds, pas même durant son enfance. Les Bohémiens eux aussi vénéraient ce Dieu qui dominait une grande partie du monde, pourtant ils avaient une façon beaucoup moins extrême de promouvoir leur culte. Alors même que les regards austères et méfiant se posent sur la sinistre créature, celle-ci entre à son tour dans l'église. Aujourd'hui c'est dimanche et le pasteur s'apprête à faire son sermon.

Comme des aveugles face à un miroir, hommes femmes et enfants attendent, impatient, l'arrivée de leur guide. Ils sont, là, entassé comme des bêtes prêtes à rejoindre abattoir, prêt à laisser leur sang couler au nom de leur Dieu. Mais elle alors, que faisait-elle là ? Aleera, odieuse souillure qui savourait à chaque instant l'étreinte du péché. Dans un soupir confiant, elle s'engouffre le long de l'allée, restant néanmoins en retrait et s'installe sur un des bancs du fond. Rester près de la sortie, savait-on jamais avec cette bande d'ahuris. La jeune femme vient machinalement jouer avec la croix qui orne son coup, merveilleuse dans son rôle de bonne prêcheuse... Ou peut-être pas assez, en réalité. Alors qu'elle relâche le petit bout de bois, celui-ci retombe sur le renflement de sa poitrine trop serré et rehaussé dans un corsage bon marché et aux couleurs chatoyantes. Là, perdue dans le noir des tenues puritaines du dimanche, elle est une touche de couleur qui fait mauvais genre. Rien qu'à cette idée, un pâle sourire vient étirer ses lèvres alors que son regard clair et froid glisse en biais, sur son comparse d'à côté. Un homme pas bien plus vieux qu'elle, probablement. Trop beau garçon pour son propre bien. Ou peut-être pour celui des autres. L'outrageuse gitane le fixe, encore, plus longuement, le dévisage sans respect, sans vergogne avant que finalement, les mots mielleux ne sifflent entre ses lèvres.

« Vous permettez ? J'espère que la présence d'une gitane à vos côtés ne vous offusquera pas... »

Alors même que son regard se porte sur la foule, sur les vas et viens incessant des gens qui s'engouffrent dans la minuscule église au point que certains soient obligés de rester debout, elle observe l'autel religion au loin. Mais surtout les silhouettes de dos, au premier rang. Membre des conseils et richissimes familles sont là, le plus respecté, les plus proches de Dieu. Et parmi d'autres crâne grisonnant, elle reconnaît entre toutes cette carrure qu'est celle de Samuel Drake. Son sourire carnassier et s'étire et comme si son regard avait déjà attiré l'oeil du père patriarche de la sombre lignée du Diable, la gitane lève une main, agitant les doigts en signe de salut.

Rien ici ne saurait égaler son amertume, encore moins sa soif d'hypocrisie et de sadisme.
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Le front plissé, le regard acéré braqué sur le reflet aux couleurs ternies par la froideur du temps extérieur, les doigts de Samuel venaient mettre en ordre ses mèches avec une méticulosité toute particulière. Sa main resta suspendue en l’air tandis que son œil métallique observa avec un agacement certain les racines grisonnantes qui apparaissaient çà et là dans ses cheveux, remugles saisissants de l’âge qui scintillait comme l’écume au milieu des sombres ondulations marines du temps. Ses doigts retombèrent en un geste de désarroi sur le col de son manteau, le derme glissant sur la rigole du tissu de velours à la teinte obsidienne. Au loin, les carillons brinquebalants des cloches appelaient de leur chant austère et malheureux les bonnes ouailles à l’office du dimanche. Une sainte journée de plus, à devoir écouter sans discontinuer les homélies délirantes du suppôt attitré de Très Haut. Le Drake redressa la tête, observa les traits durs de son visage, esquissa un sourire peu convaincu pour retrouver l’habituelle expression à la fois bienveillante et attentive, très puritaine en fait, qui le caractérisait en public. Il se baignait dans le mensonge de ses discours parfaitement chrétiens et crachait dans le secret de sa solitude sur ces évangiles et ces crucifix qui narguaient à chaque instant l’enfant chéri du Diable qu’il était.

Samuel arriva en famille au temple des stupides dévots, suffisamment tôt, comme d’habitude, pour y être bien vu et s’y trouver une place à l’avant. L’impossibilité de fermer l’œil pendant les discours pédants et prétentieux du pasteur était d’une torture en tout point semblable à celle de ne pouvoir ne serait-ce qu’échanger quelques mots d’esprit avec ses voisins, ou quelques plaisanteries acides avec ses enfants. Mais l’apparence primait sur l’inconfort, les femmes comprenaient cela mieux que personne avec leurs corsets trop serrés. Le vieux dragon n’en ressentait que mieux tout le mépris qu’il portait à ces petits moutons chrétiens, ces bovins qui ruminaient la bonne parole qu’on leur servait alors qu’aux tréfonds de leurs entrailles grouillait le mal, la douceur du péché qui n’attendait qu’à être gouté et répandu. A l’entrée de l’édifice, le sorcier ôta son couvre-chef élégant, salua le prêtre qui accueillait ses fidèles, échangea quelques mots de circonstance avec d’autres hommes qui prenaient place dans les premiers rangs. En jetant un regard discret vers la grande croix qui les surplombait tous, son œil brilla d’une lueur de répulsion exaltée : que de traits inanimés en ce visage céleste qu’il verrait bien mieux la tête en bas…

L’église se garnit de son public souhaitant se donner bonne conscience une fois par semaine. Le regard vide dirigé vers l’autel, les articulations glacées par l’engourdissement et l’immobilité, Samuel écoutait distraitement la clameur des conversations qui s’échappait des bancs et dont l’écho frappait les murs de la maison du Seigneur. De temps à autres, il jetait un coup d’œil vers l’entrée pour voir qui arrivait encore. Un point de couleur dénota dans le noir des tenues endimanchées, trop en périphérie de sa vision cependant pour qu’il y prête une véritable attention sur le moment. Mais c’était assez surprenant, cela dit. Bien vite, toutefois, la sensation étouffante d’un regard braqué en sa direction força le père Drake à tourner la tête vers le fond de l’église, où il aperçut avec plus de netteté cette tenue bariolée qui sortait du lot… et reconnut le sourire mauvais de la maudite Belkhan. Quelle affreuse surprise… comptait-elle casser le mobilier, ici aussi ? Après tout, c’était sans doutes la première fois qu’il la voyait ici. Il aurait pu simplement l’ignorer, elle et sa verve mal chaussée. Il aurait dû. Mais l’ennui qui allait l’étreindre dès le début de l’office le poussa à s’extraire de son rang en s’excusant platement et à rejoindre celui, tout au fond, qu’Aleera avait rejoint.

L’adorateur de Satan joua poliment des coudes dans l’allée pour pouvoir s’asseoir à côté de la jeune femme, à qui il offrit le plus merveilleux des sourires, comme s’il retrouvait une vieille connaissance dans le plus parfait des bonheurs dans le meilleur des mondes possibles. « Mademoiselle Belkhan, quelle heureuse surprise de vous voir là ! » Que cherchait-elle donc ici, elle, une gitane et, pire encore, la sorcière maudite et sans âme ? Avait-elle espéré brûler en entrant dans ce lieu consacré ? Samuel fit mine de chercher autour d’elle d’autres connaissances, aperçut le voisin de la jeune femme, qu’il ne connaissait pas mais qu’il salua avec courtoisie malgré tout. « Bien le bonjour, cher ami. », souffla-t-il au jeune homme avant de hausser un sourcil cynique à l’intention d’Aleera. « Comment se portent donc vos frères ? Quel dommage de ne pouvoir les saluer en personne… » Mettre un Belkhan et un Drake dans une église était déjà quelque chose qui relevait du suicide en temps normal, alors concernant Duncan et Samuel… ça aurait été fort drôle à imaginer, mais Aleera suffirait amplement pour n’avoir à écouter que d’une oreille la messe qui allait débuter d’ici peu.
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Parmi les profanes habitudes adoptées par le genre humain, il y en avait une qui déplaisait particulièrement
à Dieu -celle de négliger son assemblée.
Nous étions Dimanche, et plus que le vendredi Saint, il s'agissait là du seul instant où tout homme, qu'il le veuille ou non et quel qu'il soit, voyait se dessiner devant lui une étape de plus sur le chemin le menant au tout puissant. Ce qui il y avait de si hypocrite dans la nature humaine, c'est que le reste de la semaine, on se détourne de ce chemin avec tout du moins -une amère indifférence, et tout au plus -une cynique ironie. Cette nature-là était aussi laide que les hommes eux-mêmes, et les innombrables prétendus "fidèles" considéraient que se rendre à la messe du Dimanche était un moyen suffisant et noble pour s'approprier, aux yeux de tous, le salut et le pardon divin. Mais là où ils se trompaient fortement, c'est que contrairement à ce que l'on a pu leur inculquer au cours de leur vie, c'est que Dieu est loin d'aimer tout le monde et que sa miséricorde, il faut la mérité. Le Seigneur n'aime ni les lâches, ni les infidèles, si bien qu'à moins de porter sincèrement en soi une profonde conviction et de la prêcher à son entourage, il ne baissera pas même le regard sur vous, pauvres et lamentables pêcheurs. Il n'adore que ceux qui lui sont dévoués, c'est aussi simple que cela.
Et tandis que Sinclair nouait un foulard gris autour de son cou, le reflet qui se dessinait dans son miroir n'était pas celui d'un chien enragé, ni d'un de ces ridicules visiteurs du Dimanche. Lui, il était de cette abstraite élite qui trouvera une place d'or au côté du tout puissant une fois le déluge venu. Son sourire était celui d'un homme confiant et d'une conscience tranquille. Ce que le miroir ne montrait pas, en revanche, c'est qu'il serait également celui à apporter le déluge, par larmes et par sang.

Salvador arriva à l'église au moment où le plus de monde affluait. Curieusement, il n'était pas du genre à se lever aux aurores afin d'attendre de pied ferme l'ouverture de l'église et l'accueil des fidèles. Il faut croire qu'il restait en lui une part de lucidité, car il était convaincu que s'exposer à une telle attente était aussi ridicule qu'inutile.
Une fois à l'intérieur, il s'avança tout naturellement vers là où il y avait de la place, ne se souciant pas non plus de se trouver au premier ou au dernier rang. Tout lui convenait, du moment qu'il ne dérangeait pas à la messe. Aussi, il se retrouva bien vite installé, se fondant dans la masse avec une commune innocence. En ce moment précis, il ressemblait à n'importe quel homme, si ce n'est qu'il y avait certaines choses dans son allure qui trahissaient tantôt son appartenance à Dieu, tantôt son arrogance innée.
Il avait la tranquillité des hommes d'église et la vivacité de la jeunesse. Il avait beau être assis en se tenant naturellement droit, il avait croisé les jambes comme le faisaient certains jeunes aristocrates fiers et séduisant -il n'était ni aristocrate, ni ouvertement séduisant, mais on pouvait voir que dans sa manière de se tenir élégamment, il y avait là un certain amour propre qui, au fond, était tout à son honneur.

« Vous permettez ? J'espère que la présence d'une gitane à vos côtés ne vous offusquera pas... »

Une voix de femme était venue détourner son attention jusque là portée sur l'autel, à l'opposé de la pièce. Instinctivement, Salvador tourna la tête vers la source de cette interpellation et son regard bleuté croisa celui d'une personne qu'il n'avait encore jamais vue depuis sa récente arrivée dans la région. C'était une jeune créature à la chevelure sombre et au corsage coloré -nul doute qu'elle eut confirmé son statut par précaution, lui soufflant directement et avec un certain triste dédain le fait qu'elle était gitane, et insinuant ainsi qu'à Warwik Bay, comme partout ailleurs, les païens étaient mal vus, et encore moins les bienvenus.
Et pourtant, allez savoir s'il s'agissait là de spiritualité ou de pure diplomatie, mais Salvador lui répondit par un calme et léger sourire, quelque chose d'à la fois courtois et sincère -ni trop, ni trop peu. Un simple battement de cils sur ses yeux clairs suffit à confirmer que non, il ne voyait là absolument aucun inconvénient, et il ne manqua pas de lier le geste à la parole;

«Voyons, nous sommes les mêmes en ces lieux.», dit il en laissant dévoiler la blancheur de ses dents. Sa voix avait le timbre chaud et patient, à la fois celui d'un Adonis en pleine splendeur et d'un impitoyable gourou de secte. Il était surprenant de voir à quel point ces deux extrêmes étaient semblables, car leurs buts, au fond, étaient identiques. Il n'y avait que la forme qui différait.
Et puis, son attention fut attirée par un autre individu. Un homme certainement plus âgé mais loin d'avoir un pied dans la tombe, et qui semblait nourrir une relation particulièrement cynique avec la jeune femme qui venait de s'adresser à Salvador. Cela piqua la curiosité de ce-dernier, et tandis que l'homme en question le saluait, le jeune Missionnaire lui répondit par un «Bonjour» prononcé sur le même ton que sa réponse à la gitane.
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