Pecunia non colorem [Sonja & Aloïs]

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Pecunia non colorem
l'argent n'a pas de couleur
30 mars 1690

Le comptoir de commerce était disposé en deux parties. La partie arrière du bâtiment était une sorte d’entrepôt où des quantités non négligeables de tissus transitaient d’Europe et des Amériques. Pour le moment, le commerce Chester servait surtout de transfert et de plateforme de revente, se contentant de renflouer ses stocks à l’aide de fournisseurs des colonies anglophones et des fournisseurs européens. Aloïs avait pour projet de fournir sa propre boutique avec de la marchandise indienne et ainsi ajouter à son profit pour maintenir la tête hors de l’eau dans ce contexte de guerre qui engluait malheureusement les commerces de la mauvaise nationalité… Si il était resté en France, il aurait simplement trouvé un nouvel endroit où envoyer sa marchandise ou alors il aurait compté sur les colonies françaises pour recevoir ses cargaisons… Mais à présent, c’était lui à l’autre bout de la traversée. Lui qui devait survivre, et lui qui devait étendre la réputation de sa lignée. Il n’était pas foncièrement contre la guerre, mais quand celle-ci impactait directement ses affaires, c’était une autre histoire.

La boutique en elle-même visait à écouler de la marchandise immédiatement pour faire un revenu d’argent plus stable. Alors qu’il devait attendre des mois durant le paiement des tissus qu’il renvoyait en Europe, il devait bien survivre. Les étoffes qu’il avait étaient de bonne qualité et même avec un prix très bas, il arrivait à garder un certain profit… Ce dernier s’était déjà bien fait grignoter à cause des frais supplémentaires qu’il devait payer pour faire transporter le tissu sous de faux noms. La boutique en elle-même contenait un comptoir principal, grand et spacieux pour pouvoir dérouler les rouleaux ; des grands ciseaux et une petite guillotine pour les coupes plus précises. A droite et à gauche, des rangées de rouleaux et de tissus empilés étaient classés par couleur et par qualité. Il y avait les tissus à usage domestique, grossiers et aux teintes tirant sur le beige et le marron : gardant les couleurs originelles de la laine ou de la fourrure ; ensuite il y avait les matières plus raffinées mais quand même très robustes, souvent destinées aux habits de la classe populaire ou plus aisée. Enfin, les tissus les plus chers, les plus confortables, les plus doux.

Aloïs était affairé à organiser les prochaines livraisons à réceptionner et envoyer. Alors que dans le passé, à Paris, il n’y passait que quelques heures au maximum, maintenant que ses accès étaient compliqués, c’était un véritable casse-tête. Il ne pouvait plus compter sur un transporteur habituel, faire un contrat avec une fourchette de dates, non. Il fallait maintenant organiser chaque chargement de manière individuelle étant donné que ce n’était pas toujours le même bateau qui apportait la marchandise. Tout cela, ajouté au fait qu’Aloïs ne voulait pas inquiéter (et impliquer) sa femme, commençait à peser lourd sur ses épaules. La porte du commerce s’ouvrit, déclenchant une petite sonnette accrochée au-dessus de la porte, vieille tradition des boutiques françaises qui avait été transférée ici. Aloïs releva la tête, préparant son sourire commercial qui se figea légèrement en voyant sa cliente entrer. Une femme noire. Sa surprise venait du fait qu’il trouvait ses vêtements bien trop raffinés pour une esclave… Ses drapes et son hygiène apparente laissait penser qu’elle devait appartenir à quelqu’un d’assez fortuné… Bien qu’Aloïs eût vu pas mal de propriétaires d’esclaves aux revenus importants qui faisaient vivres les noirs qu’ils possédaient dans une misère sans nom. Celle-ci dégageait un air différent qui troubla un instant le vendeur. Il se redressa et posa son stylo à plume sur le comptoir en bois avant de terminer son sourire. « Bonjour… Vous avez une liste ? Une commande en attente à réceptionner ? » Beaucoup de noirs ne savaient pas lire et se faisaient donner des listes de la main de leur maître pour que les vendeurs sachent ce qu’ils cherchaient… Pour quelques tomates ou pommes de terre, ce n’était jamais bien compliqué, mais quand on parlait tissu, mètres et centimètres, là c’était différent. Tout en parlant il se mit à faire le tour du comptoir.
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Cela faisait plusieurs jours qu'elle n'avait pas mis les pieds en ville. Quand elle n'a pas besoin de venir, elle préfère rester dans la cabane qui sert de maison à Edward et elle. Certes, une maison en bois, plus grande qu'une simple cabane de chasseur, juste assez spacieuse pour avoir une grande pièce principale et deux chambres, une pour l'homme l'ayant sauvé de l'esclave et la seconde pour elle. Le duo n'est pas riche, ni pauvre non plus. Le travail que Ed Attano fournit est suffisant pour rapporter de quoi survivre et les quelques concoctions qu'elle fabrique sur demande rapporte également un bon petit supplément. Pour ce qui est de la nourriture, elle entretient un petit jardin qui donne de quoi les nourrir. Pour le reste, ils viennent en ville sans pour autant se ruiner.

Comme à chaque fois qu'elle venait, elle pouvait sentir les regards haineux se poser sur elle. La demoiselle restait indifférente. Jamais elle ne courbera l'échine devant un blanc. Maintenant qu'elle est libre, elle compte bien vivre comme elle l'entend et ne pas se laisser intimider. Son fort caractère l'a déjà démontré à l'époque où elle était esclave, son dos constellé de cicatrice confirme d'ailleurs qu'elle n'était pas obéissante, mais surtout rebelle. Finalement, ça lui plait qu'il puisse avoir peur d'elle, qu'ils se sentent obliger de parler quand ils la voient passer. Ceci veut dire que quelque part, ils ont échoué et que la vengeance finira par s’abattre sur tous ces bâtards un jour.

Sa main poussa la porte de la boutique de tissus. Elle avait besoin d'une grande étoffe pour confectionner une nouvelle cape, celle qu'elle avait étant en mauvais état. Une petite clochette annonça son arrivée et le commerçant leva son nez vers elle. Un homme grand, autour de la trentaine probablement et comme toujours un blanc. Il la salua, chose qu'elle trouva étrange, les blancs ne s'embarrassent pas de ce genre de choses avec des noirs en général. D'un pas assuré, elle s'approcha du comptoir tout en regardant les tissus bien rangés. "Je suis ici pour acheter un tissu qui sera à la fois chaud et robuste et de couleur sombre," dit-elle simplement. Elle s'écarta un peu pour observer les tissus. Ceux de mauvaises qualitées ne l'intéressent pas. Elle ne pouvait pas non plus se payer ceux étant de très bonne qualité. C'est l'entre deux dont elle devra se contenter tout en espérant que ce soit assez joli pour faire enrager les blanches. Car après tout, une ancienne esclave étant aussi chic qu'elle, ça doit être frustrant. "Que pouvez-vous me proposer ?"
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La femme noire ne se comportait définitivement pas comme les autres esclaves qui franchissaient sa porte. Généralement, elles tendaient simplement une liste ou énonçaient la liste de ce qu’elles cherchaient, payaient avec de l’argent qui avait été préalablement compté avant qu’on le leur donne et elles s’en allaient aussi rapidement qu’elles étaient venues, sans dire un mot de « trop ». Aloïs n’était pas vraiment habitué. En France, le peu d’esclaves qui avaient été amenés sur le vieux continent arpentaient les foires, les cirques ou alors étaient presque des domestiques de maisons riches. Les personnes qui avaient assez d’argent pour en possédaient en avaient dans les plantations en Amérique ou dans d’autres coins du monde. Ainsi, il était rare de voir des noirs arriver dans les magasins de tissus en plein centre de Paris. Aloïs avait gardé ses manières commerciales, même si elles semblaient mal se transposer dans ce contexte particulier. Les anglophones, semblaient-ils, n’aimaient pas les entre-deux. C’était tout ou rien… Et pour les noirs, c’était souvent rien.

Elle annonça être ici pour acheter du tissu intermédiaire, de couleur sombre. Comme un pantin articulé qui prenait soudainement vie, il se redressa et contourna sont comptoir pour se diriger vers une section dans un coin de sa boutique, au fond à gauche. Il pris entre ses mains quatre rouleaux et les posa ensuite sur le comptoir. Il mit sa main sur les deux premiers. « Ici on a de la laine, c’est toujours chaud et ça tient bien tant qu’on la lave assez régulièrement si on la porte en extérieur. Par contre, dans une région comme celle-ci, ça peut garder l’humidité et devenir très lourd sur les épaules… Si vous prévoyez une cape ou un vêtement extérieur bien entendu. » il mit ensuite sa main sur les deux autres rouleaux. « Là on a du lin. C’est résistant, ça garde bien la chaleur et ça aborde largement moins l’humidité. Elle manque par contre d’élasticité quelques fois… Ça peut convenir pour des vestes ou des capes, mais la mode des dernières années préfère des tissus plus aérés pour les travaux d’intérieur. »

Il avait essayé de parler en articulant et en allant lentement. Il ne savait pas à quel point cette femme noire était lettrée et connaissait des mots aussi compliqués qu’humidité ou absorber… Si elle sortait tout juste d’une ferme où elle n’avait jamais vu des mots écrits, il était possible qu’il aille trop vite pour elle. Mais en même temps, sa prononciation et ses choix de mots étaient impeccables et si on avait obstrué les yeux d’Aloïs il aurait pu presque mettre sa main à couper qu’elle était blanche. A présent, sa curiosité était attisée et il se demandait à qui elle appartenait…
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Le choix était large dans cette boutique. Des tissus, il y en avait partout, sur de multiples étagères, de toutes les couleurs et de différentes matières. Elle vit même du cuir dans un coin. Mais cette matière ne l'intéressait pas. Elle voulait juste du tissu pour se faire une cape afin d'aller dehors, comme quand elle part faire des cueillettes en forêt.

Le commerçant s'affaira, fouillant dans ses étagères pour sortir deux rouleaux presque identiques, mais pourtant différents dans la matière. Il se lança dans une explication pour vanter les mérites des deux produits. De la laine pour le premier et du lin pour le second. Sans demander la permission, la jeune femme s'approcha et toucha les tissus ne serait-ce que pour avoir une idée de leurs textures et de leurs conforts. La différence lui semblait légère, bien que la laine soit plus douce, du moins c'est ce que le toucher lui donne l'impression. Vu l'utilisation qu'elle en aura, il lui semble que le lin serait mieux pour éviter que ce dernier n'absorbe trop l'humidité. "Le lin m'a l'air tout indiqué, je pense opter pour ce dernier !" indique-t-elle simplement tout en observant ce qui se trouve sur les autres étagères. Elle aimerait bien se faire une cape un peu plus travaillée, alors pourquoi ne pas opter pour une doublure en soie par exemple ou dans un tissu soyeux et brillant se rapprochant de cette matière. "Je vais prendre un second tissu. Cette fois, quelque chose de plus léger pour servir de doublure, j'aimerais idéalement quelque chose de coloré. Comme du rouge, du pourpre ou un violet si vous avez !" Elle avait envie de ne pas avoir l'air d'une simple esclave, rendre jalouse ses femmes blanches et riches qui se pensent supérieur. Il n'y a rien de plus satisfaisant que leur regard haineux et envieux se posant sur elle. Après ça, peut-être qu'il lui faudra trouver du fil, il faudra qu'elle demande au marchand s'il en vend. Après tout, dans une boutique telle que celle-ci, elle imagine qu'il en a peut-être. "Hormis les tissus, avez-vous d'autres articles ?"
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La jeune femme posa ses mains sur le tissu. Le geste étonna quelque peu Alois mais ne le choqua pas de manière extrême. En effet, des Américains auraient vu en ce geste une défiance et même une provocation, il avait vu beaucoup de blancs possédants des esclaves les battre pour ne serait-ce qu’un mot plus haut que l’autre (pour les rares fois où ils parlaient). Il avait même entendu parlé d’exécutions sommaires d’esclaves qui avaient osé refuser de faire quelque chose. Aloïs qui n’était pas un homme particulièrement attiré par la violence ou la démonstration de pouvoir ne pouvait que se sentir mal à l’aise face à cette différence culturelle.

Cette femme noire là semblait avoir développé une intelligence supérieure et avait les gestes d’une maitresse de maison blanche. Ce décalage grossissait de plus en plus dans l’esprit du négociant. Il faisait rarement attention à ce qui se passait dans les autres ménages ou chez la communauté noire de Warwick. Mais il se demandait comment cette femme noire avait pu naviguer ainsi dans le village sans se faire tuer par quelques fermiers blancs bien moins altruistes…

Elle commenta que le lin semblait tout indiquer pour ce qu’elle cherchait. Alois sourit et dit « Combien en voulez-vous ? Si vous ne savez pas les mesures, vous pouvez me dire le type de vêtement et me montrer sa taille en gros. » déjà qu’il était rare de voir une femme blanche de pauvre condition lire et compter, il ne s’attendait pas à ce qu’elle puisse lui dire des mesures comme ça, à moins qu’on lui ai dit les mesures avant de l’envoyer dans le magasin… Une éducation de haute qualité était compliquée à obtenir dans les colonies. A Paris, il avait été envoyé dans des écoles privées et avait pu avoir accès à des bibliothèques et des lieux de savoir enviés dans le monde entier. Ici, reculé, loin de tout, même les plus riches ne pouvaient profiter d'autant d'avantages.

La jeune femme finit par lui indiquer qu'elle cherchait un second tissu. Il mit le rouleau choisi précédemment sur le côté et écouta attentivement tout en réfléchissant. Puis il se dirigea vers une étagère où des rouleaux aux couleurs chaudes s'étendait. Il en tira un rouleau aux teintes pourpres et regarda ensuite sur une étagère voisine pour en tirer trois rouleaux de différentes teintes de violet. Il revint avec tout cela sous les bras, vers le comptoir. « Le coton est toujours très prisé pour les doublures. Il laisse respirer et a un contact doux sur la peau. Il est aussi facile à manipuler. » puis il répondit à la dernière question au sujet des autres articles de sa boutique « Nous avons quelques aiguilles à coudre, des bandes de tissus pour raccommoder et des fils, mais nous n'avons pas autant de variété que pour les tissus. » Les magasins généraux possédaient souvent tout ce dont on avait besoin pour coudre et possédaient beaucoup plus de fils de couture.
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Le tissu principal pour la cape était choisie, il lui plaisait, il correspondait parfaitement à ce qu'elle cherchait. Les conseils du marchand étaient plutôt précieux et pour une fois, elle se permit d'écouter et de suivre ce qu'on lui avait dit. Pour autant ceci n'avait rien à avoir avec de l'obéissance. A présent qu'elle avait fait son choix, il voulait savoir combien de mètre elle en voulait. La jeune femme se mit à réfléchir, elle voulait une longue cape avec une capuche. Vu sa taille, elle jugea que deux mètres devrait être largement suffisant pour ça. "Deux mètres devraient amplement suffire !" Elle laissa le tissu, il lui convenait toujours, c'était le bon choix. Par contre, elle voulait une doublure intérieure histoire qu'elle soit beaucoup plus jolie et de meilleure qualité. L'homme lui proposa plusieurs tissus colorés qui correspondaient à sa demande, mais elle ne cherchait pas du coton. C'était trop fade à son gout. "Auriez-vous de la soie ? dans ce même type de couleur ?" demande-t-elle tout en espérant que ça ne soit pas non plus trop cher. Bien entendu, il lui fallait également du fil, c'est pour ça qu'elle posa la question s'il vendait autre chose que du tissu et par chance oui. "Dans ce cas, je vous prendrais aussi deux bobines de fils et quelques aiguilles. Ensuite, je pense que j'aurais tout ce qu'il me faut !"

En attendant qu'il découpe les tissus, donc qu'il prépare sa commande, elle se permit d'observer les différents tissus en s'approchant de ses derniers, les touchants par moment pour juger de leur texture et de leur qualité. Elle ignorait d'où il venait et qui avait fabriqué ça ? Est-ce ses frères et sœurs de couleurs ? "Quelle est la provenance de vos tissus ?" finit-elle par demander en se tournant vers lui pour l'observer. "Est-ce des esclaves qui les ont fabriqués ?" s'inquiète-t-elle en espérant que ce ne soit pas le cas.
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