À l'ombre de grandes forêts. [Samuel]

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Le Mal rôde. | Feat Samuel Drake
Courant Mars 1690, Forêt proche de Warwick Bay.




    Les naseaux font un bruit puissant alors que les sabots pressent le sol humide, l'écrasent, tandis qu'il fait presque taire le bruit des pas. L'harnachement émet quelques doux cliquetis selon les mouvements de tête de l'animal qu'il hoche parfois pour dégager ses propres crins de ses yeux ; les oreilles alertes, la jument écoute, observe, marche selon les désires de sa maîtresse. Cette dernière, la robe grossièrement posée sur la selle qui dégouline jusqu'aux flancs de la bête, talons vers le bas et mollets serrés autour du ventre de sa monture, tiens les rênes d'une main, légèrement penchée vers l'arrière. Elle aussi, écoute, est attentive. Fait attention. Regarde à gauche, parfois à droite. Entre les arbres. Cela fait bien longtemps qu'elle n'a pas visité ces lieux qu'elle connaissait sur le bout des doigts avant l'attaque. Son attaque. Le jour où elle a faillit ne plus voir le jour se lever, ne plus revoir cette puissante forêt qu'elle affectionne tant ; le jour où tout aurait pu s'arrêter. Chance ou destin ; elle doit sa vie à Adam. Que Dieu le protège, et elle le prie parfois, aussi mauvais soit-il avec elle.

    Depuis ce jour, son ennui est profond. Jamais de sa vie elle n'a vécu pareille situation ; enfermée à la maison, elle sort désormais rarement sans chaperon. Durant son enfance, à Glasgow, l'on ne l'embêtait pas. C'était juste "une petite fille turbulente qui a perdu sa mère". Donc on la laissait, plus ou moins, aller où bon lui semblait, tout en restant dans les sages quartiers qu'elle connaissait, qu'elle savait sans danger, et tant qu'elle se faisait discrète et n'allait pas causer de problèmes aux adultes, ça ne gênait personne. Timothée l'aidait beaucoup, elle passait des heures chez lui. Trop occupé, son père faisait mine de ne rien voir, alors ça lui allait. Mais aujourd'hui, elle est une femme, comprenez, plus une enfant. Elle a des devoirs de femme à accomplir, des devoirs pour être une future épouse et une future mère. Voguer ainsi en ville n'est plus convenable, plus excusable ; on l'accable, parfois même trop pour qu'elle ne puisse le supporter. Se rendre sur la tombe d'Ernest devient de plus en plus compliqué, de même qu'aller chez l'apothicaire. "Tu as des servants", oui, mais j'aime ma solitude et pouvoir faire les choses par moi-même. Si elle veut une infusion, elle n'attendra pas qu'on la lui apporte sur un plateau. Ses "amies" ne comprennent pas cette démarche, elles, pourries gâtées, qui ne font pas le moindre effort pour se coiffer elles-mêmes, pour apprendre au moins à faire le thé correctement. Pourtant, ce n'est pas difficile de faire du thé. Encore moins d'aller...

    Quelque chose a bougé.

    Agnodice se fige. Sa maîtresse aussi.
    La jument piaffe un instant, les oreilles dressée, aux aguets. La tête droite, son pelage gris souris frissonne alors que ses naseaux expirent énormément de buée, son souffle profond. Elle hume l'air. Il y a quelque chose. Caoimhe, elle, reste droite sur sa selle. Elle a attrapé les rênes des deux mains, s'est redressée, légèrement penchée en avant. La tête tassée dans ses épaules, sous son chaperon de laine qui la protège du froid de Mars, elle écoute. Reste attentive, prête à fuir.
    Déjà peu rassurée à l'idée d'aller se promener en forêt seule, elle ne tenait simplement plus enfermée à la maison. Animal sauvage et farouche qu'elle est, elle s'est pourtant repentie de sa décision à peine sa ballade entamée dans ces bois qu'elle connaît si bien. Elle comptait d'abord marcher un peu, échauffer sa jument, pour ensuite partir au galop dans les fourrés, sauter, sentir le vent sur son visage et sans doute les branches aussi. Être de nouveau libre, rien que le temps de quelques heures. C'était sans compter sur la peur, étau ambiant, chaînes à ses poignets et boulet à son cœur qui l'a retenue durant tout ce temps. Retenue de se laisser aller. Parce qu'Adam n'est pas là. Parce qu'il n'est pas là pour la sauver.

    Les paroles de la vielle femme lui reviennent en tête. Elle tremble de peur sur sa monture qui s'active déjà sans qu'on ne lui ait rien demandé, qui change de trajectoire pour se ramener vers ce qu'elle sent, ce qu'elle a vu bouger.
    Parce que Caoimhe l'a aussi vue bouger, cette ombre noire, entre les conifères. Bon dieu, faites qu'elle ne soit pas dangereuse.
    Ses souvenirs de la Bête sont vagues, mais son odeur pestilentielle est marquée à jamais dans ses narines. La peur lui ronge le corps entier ; elle tente de se raisonner. Agnodice aurait fuit si c'était un quelconque danger.

    Une biche, rien d'autre... Une biche. Elle tente de se convaincre elle-même. Le soleil a à peine passer le zénith, il serait naturel de voir une de ces créatures traverser la forêt. Agnodice, reprends-toi. Elle redirige sa monture, mais celle-ci lui résiste.

    Quelque chose.
    Il y a vraiment quelques chose.
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« Je sors. », avait simplement dit Samuel en empoignant les rênes de sa monture, d’une voix qui claquait sans admettre aucun contrordre. Martha, postée à la porte qui donnait sur l’arrière de la demeure, se contenta de lui lancer un regard désapprobateur en secouant son tablier. Oui, il faisait froid au cœur des gelées du mois de Mars, oui les abords de la colonie n’étaient plus très sûrs. Mais il n’était pas né, celui qui empêcherait le père Drake de vaquer à ses occupations comme il l’entendait. Surtout s’il s’agissait d’occupations ésotériques. L’envie de prendre l’air et le large était malgré tout bien là, le sorcier n’aimant pas rester enfermé. Cela lui donnait l’impression de devenir un animal en cage, qui tournait et se retournait sans cesse, à ruminer les mêmes pensées sans pouvoir avancer, sans avoir le moindre bout de solution au problème qu’il rabâchait, peu importait de quel genre ce problème était.

La jument à l’ample robe noire aux reflets parfois cuivrés frotta le bout de son nez contre le bras de Samuel, lui réclamant l’attention qu’elle méritait par une flatterie ou une friandise. La petite futée avait ses habitudes bien ancrées et ce fut avec un léger sourire amusé que le Drake lui présenta la carotte qu’il avait chapardée dans la cuisine, quand Martha avait le dos tourné. La petite dame replète avait beau n’être qu’une domestique, au fond, elle faisait presque partie de la famille au vu du nombre d’années qu’elle avait passées dans la maison. Sa silhouette et son caractère rouspétant faisaient partie du décor et il aurait été presque impensable, pour Samuel comme pour Sarah, d’imaginer leur quotidien sans les desserts qu’elle n’hésitait pas parfois à préparer elle-même, en poussant le cuisinier d’un coup de hanche. Et cependant, elle devait être très loin d’imaginer qui étaient réellement les Drake qu’elle servait. C’en était à la fois drôle et presque triste, parce qu’elle était bien trop gentille pour des gens comme eux, même si elle disait s’ennuyer à la messe et qu’elle jurait au bon Dieu dès qu’une employée de la maison faisait quelque chose de travers.

Une fois en selle, le Drake enfila ses gants et ajusta son couvre-chef, traversant la ville au pas avec une certaine nonchalance, comme si Proserpine, la jument espagnole, savait d’instinct où il avait l’intention de se rendre. Il était heureux que les chevaux ne pussent parler des secrets de leurs maîtres, ou Samuel aurait déjà fini sur le bûcher des hérétiques. A la sortie de Warwick Bay, face aux étendues libres et sauvages qui leur tendait les bras et au loin, à la forêt dénudée par l’hiver qui semblait si sinistre dans sa légère brume, il piqua les flancs de sa monture qui s’élança en renâclant, secouant sa tête fine pour faire voltiger ses longs crins dans la brise. Le sorcier fit ralentir l’allure à contrecœur à l’orée des bois, s’enfonçant au milieu des sapins comme au milieu de la nuit alors que l’astre semblait déjà à la moitié de sa course dans les cieux. Hormis le souffle puissant de Proserpine et sa propre respiration qui s’échappait en petits volutes de vapeur, pas un bruit ne s’échappait de ce lieu, comme s’il y avait quelque chose qui pesait son voile de silence et oppressait l’air d’une lourdeur équivoque. La forêt tout entière semblait craindre ce qui rôdait dans ses profondeurs les plus reculées.

Circulant entre les conifères en restant attentif à son chemin, puisqu’il était si facile de se perdre dans ce lieu où les arbres se ressemblaient, Samuel resongeait sans le vouloir à ces promenades qu’il avait partagées avec Victoria, tandis qu’ils rejoignaient les lieux sordides de leurs sombres rituels. Des mois avaient passé, inlassablement, après sa disparition, mais il ressentait toujours ce pincement désagréable en constatant cette soudaine solitude qui l’entourait, qui l’enveloppait tel un écrin. Des brindilles craquèrent sous les sabots de Proserpine qui, à un moment, leva la tête en agitant les oreilles pour fixer l’invisible. Eh bien ? Les abords de la forêt étaient-ils maintenant hantés par quelque fantôme ? Samuel continua son chemin, malgré la jument qui continuait à river son attention vers une silhouette trop lointaine ou trop entourée par les conifères pour qu’on pût la distinguer nettement. Cependant, des sons tamisés leur parvinrent, alors à moins que la bête eut une voix mélodieuse, Samuel ne put que conclure à la présence d’un autre promeneur. Et puisque Proserpine semblait y tenir… il la fit se diriger vers l’origine de son trouble, et ce fut là que le Drake trouva une jeune cavalière. Arrivant derrière elle, Samuel ne la reconnut pas immédiatement et tandis que sa jument renâclait doucement en guise de salutation à ce nouveau compagnon, il la contourna légèrement avant d’arriver à sa hauteur.

Il haussa un sourcil assez surpris en reconnaissant la petite demoiselle Perkins. Un esprit joliment contestataire avec certaines mœurs stupides qu’imposaient la religion, une jeune âme fort intéressante, dotée d’une conversation que Samuel avait appris à apprécier. Le Drake porta ses doigts à son chapeau pour la saluer, esquissant un sourire de circonstance. « Mademoiselle Perkins ! J’étais loin d’imaginer vous croiser ici… seule. J’espère que je ne vous ai pas effrayée. », ajoutait-il en examinant la frimousse apparemment tendue de Caoimhe.
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    Agnodice résiste encore aux ordres de sa cavalière, tend parfois l'encolure à gauche, parfois à droite, jusqu'à s'immobiliser complètement quand les bruits de pas deviennent largement perceptibles à son oreille. La demoiselle Perkins, quant à elle, peine à se faire entendre de son haquenée ; le sang bat férocement contre ses tempes au rythme de son cœur affolé par les esprits de sa conscience qui lui jouent des tours, lui font croire que c'est effectivement une bête féroce qui s'approche d'elle et de sa jument, l'empêchent de garder son calme et de regarder derrière elle si personne ne la suit. Les rênes courtes, Caoimhe force un peu sur la bouche de sa monture pour la forcer à courber l'encolure, la faire tourner, afin de reprendre son chemin correctement et s'éloigner de ce danger imminent. C'était, évidemment, sans compter sur la grise qui tourne juste la tête, souffle profondément du nez pour saluer sa comparse qui vient d'arriver, sans pour autant bouger d'un pouce. C'est l'ombre qui se glisse aux côtés de la demoiselle qui, finalement, la fait sursauter. Par son bon sur sa salle, elle effraie également la jument qui fait un vif pas de côté ; les rênes bien en main, Cherry parvient à garder le contrôle de son cheval, au moins là-dessus, qui ne désire qu'une chose : venir coller ses narines à celles de l'espagnole aux traits fins pour sociabiliser, apprendre à la connaître.

    Cette voix profonde, Caoimhe la reconnaîtrait entre mille ; elle l'intimide autant qu'elle l'agace et la rassure, lui rappelle de bons comme de mauvais souvenirs. Quelques promenades, notamment, dans le centre de la colonie, qui ont valu de petits commérages sans grande envergure ; parce qu'après tout, la famille de nouveaux riches qui côtoie la haute bourgeoisie de Warwick Bay, ça n'est pas si surprenant. Juste amusant.
    Demoiselle Perkins ne prend que quelques fractions de seconde avant de remettre ce timbre sur un visage, et déjà ses yeux bruns se lèvent sur ceux de couleur bleue, perçants, qui observent son doux visage encapuchonné. D'un hochement de tête, elle salue le nouveau venu, se sentant à moitié honteuse et agacée de n'avoir pu deviner que c'était un cheval qui s'approchait, et non pas une bête monstrueuse comme elle a pu se l'imaginer. Agnodice ne serait jamais restée immobile ainsi si elle n'avait pas eu un tant soi peu confiance en ce qui les rejoignait.

    Sir Drake, bonjour. Salue-t-elle finalement, un ton poli et assuré malgré ses joues rougissante de toutes ces émotions et de ce froid. Ce n'était qu'une petite frayeur, ne vous en faites pas. J'ai cru perdre un instant le contrôle de mon animal. Se justifie-t-elle pour ne pas perdre la face. Que dirait un homme tel que Samuel Drake s'il se rendait compte que la demoiselle va se promener inconsciemment dans les bois ? Cependant, je vous retourne l'étonnement ; vous êtes sans doute la dernière personne que j'aurai imaginé croiser ici. Elle se retient d'ajouter "après Ernest". Faire de l'humour ne convient guère à la situation, encore moins sur un défunt. Il va lui arriver malheur si elle commence à dire de telles choses sordides.

    Elle prend le temps de l'examiner à son tour, discrètement. Il chevauche une espagnole noire avec laquelle Agnodice a l'air de bien s'entendre, pour l'instant, et, comme à son habitude, est finement vêtu de ses habits sombre et son couvre-chef qui lui donnent une allure haute et fière. Elle ne peut pas se cacher de le trouver très impressionnant, mais également intimidant. Son haquenée gris souris est plus petite que la sienne de quelques centimètres, alors elle est forcée de lever légèrement la tête pour lui adresser la parole. Comme d'habitude. Au moins, poliment, elle retire le chaperon de sa cape en laine.

    Serait-ce déplacé de vous demander si vous profiter également des beaux jours pour prendre l'air ? Après tout, l'hiver s'enfuit doucement et avec lui arrive le printemps. Bientôt la neige sera totalement fondue partout où ils se trouvent et les bourgeons commenceront à décorer les arbres.
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Apparemment, si, il l’avait effrayée, ou du moins, sa présence probablement invisible qui circulait entre les conifères. En tout cas, les deux juments avaient retrouvé une humeur paisible, Proserpine en tout cas ne semblait plus agitée par l’inconnu qui venait de se révéler. Samuel haussa un léger sourcil tandis que la jeune fille le saluait poliment, sans qu’elle ne relève toutefois le fait qu’elle fût toute seule au beau milieu des bois. Etait-ce volontaire ? On avait tous des choses à cacher, après tout, et avoir un minois angélique ne faisait qu’aider à mieux dissimuler ce qu’on souhaitait ne jamais faire connaître. Là-dessus, d’ailleurs, sa fille en était devenue une sacrée artiste. Il était en tout cas évident que Caoimhe n’aurait pu s’éclipser ainsi en dehors de la colonie, toute seule avec sa monture, sans qu’elle ait eu à fausser compagnie à sa maisonnée. Attitude un peu inconsciente, s’il en était. « Oh, vraiment ? », répliqua-t-il sans masquer la légère pointe d’amusement qui éclaira ses traits. Un amusement teinté aussi d’un certain étonnement. Jouait-il donc si bien au précieux petit puritain qu’on ne pouvait l’imaginer se salir les bottes, le pied à l’étrier, au beau milieu de nulle part ?

« Je vous avoue volontiers que je m’octroie rarement le temps de vaquer à des promenades solitaires. », ajoutait-il en observant la demoiselle. Mais après tout, à présent qu’il estimait son fils capable d’avoir davantage de responsabilité dans la compagnie familiale que le vieux dragon gérait d’une main de fer, il pouvait aisément se délester de ce qu’il appréciait le moins, bien qu’en vérité, ce temps gagné servait au conseil de Sarah. Et à présent qu’il avait enfin l’occasion d’exercer seul sa sorcellerie, le hasard, ou la malice du destin, qu’en savait-il vraiment, avait placé sur sa route la jeune Perkins. « C’est peut-être curieux, mais certes pas déplacé. L’hiver commençait à se faire long, ne trouvez-vous pas ? Les murs de la maison finissaient par devenir les barreaux métalliques d’une cage. » Et il n’y avait pas que sa grande demeure qui, sous le poids immaculé et glacial de l’hiver, s’était transformée en prison. Tout Warwick Bay, à ses yeux, s’était emplie de cette ambiance très enfermée, comme si les habitants avaient choisi de se terrer derrière leurs minces barricades de bois. Comme une bande de lapins apeurés.

Le Drake reprit les rênes et remit sa jument au pas d’une pression des talons pour la diriger vers le chemin forestier blanchi par le froid et durci à force de passages. Hormis quelques rares échos de chants d’oiseaux, qui commençaient à revenir et faire reprendre vie à toute la nature, l’endroit était bien calme, comme plongé dans une espèce de torpeur. « Si j’avais su que nous allions nous croiser, j’aurais sans doutes demandé à Sarah de m’accompagner. Venez-vous souvent vous promener sur ces chemins ? » Il avait pu remarquer que la jeune femme et sa fille semblaient bien s’entendre. En tout cas, il n’avait jamais entendu son enfant en dire quoi que ce fût de mauvais. Le sorcier était assez curieux en vérité.
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    Malgré tout ce que peut ressentir la jeune bourgeoise à l'égard du supérieur hiérarchique de son père, elle ne peut s'empêcher d'être rassurée par sa présence. À ses yeux bruns de petite écossaise intimidée, il est un homme fort et impressionnant qui saura probablement chasser les démons de cette forêt qui viendront la hanter, s'ils viennent la hanter. Et à la fois, cette présence la dérange. Elle aimerait mieux qu'il trace son chemin qu'il ne fasse pas plus attention que ça à elle et qu'il retourne vaquer à ses occupations ; seulement, et Caoimhe le sait bien, une demoiselle comme elle qui se promène seule dans la nature intrigue et questionne, encore plus si l'on la connaît personnellement. Ils ne sont pas rares les dîners entre famille, chez les Drake ou les Perkins, où chacun est chaleureusement reçu à la table de l'autre, avec le sourire, la bonne entente et la politesse. Une petite pensée pour Sarah vient à l'esprit de la demoiselle ; sa précieuse amie, elle aurait aimé lui proposer de venir dans les bois avec elle, encore plus maintenant qu'elle y a rencontré son père, mais voilà qui est bien tard désormais. La voix amusée du Sir Drake résonne dans sa tête et la happe de ses pensées, la forçant à poliment prêter attention aux dires de l'homme ; curieux mais pas déplacé, la jeune blonde rit en un souffle alors que son regard se baisse vers le bas, entraînant sa tête dans sa chute en un petit hochement poli.

    En effet, il était grand temps que les beaux jours reviennent et que la vie reprenne son cour, répond-elle sur une voix plutôt calme, bien moins tendue que précédemment. La jument sous elle trépigne un peu, et les deux montures ne tardent pas à avancer quand leur cavalier respectif le leur intime d'une pression des talons. Pour ne pas vous mentir, la maison de mon père est toujours très chaleureuse et les promenades dans la neige ne sont pas non plus un fardeau pour moi ; cela dit, avec ce longues nuits, il y a en effet de quoi se sentir à l'étroit.

    Les sabots claquent sur le sol dur de la forêt, accompagnant les quelques chants des oiseaux. Levant le nez, Caoimhe regarde les branches encore mortes de ces hauts géants qui s'impatientent de voir leur habit tarder à arriver. L'espace d'un instant, auprès de Sir Drake, elle apprécie presque le calme de la forêt et ne craint plus d'y croiser quelconque monstre de penderie. Pas d'orbite sombre ni d'aura fumante de noir, pas de griffes acérées et de course endiablée ; rien d'autre que le calme et l'assurance de ne plus être en danger.

    Encore une fois, la voix de Samuel la dépose sur terre ; son nez levé s'abaisse sur la silhouette sombre et bien habillée de l'homme avant qu'elle ne soit forcée de regarder la route pour ne pas faire dévier sa jument. Ah, voilà qu'il parle de Sarah.

    Ç'aurait été avec plaisir de la rencontrer de nouveau, Monsieur Drake. Un sourire pour harmoniser sa pensée et sa réponse ; la question ne la surprend qu'à peine. Plus depuis quelques semaines, ne préférant donner les détails de sa mésaventure, elle se contente de garder un air un peu déçu, comme une enfant qu'on aurait privé de son loisir. Je n'y suis pas allé souvent, cet hiver. Mais avec la clémence du temps, peut-être aurons-nous l'occasion de nous y croiser plus souvent ?

    Ses lèvres roses s'étirent en un sourire taquin, bien qu'au fond d'elle elle sent déjà son estomac se serrer de regret d'avoir prononcé ces mots. Samuel Drake est aimable et lui inspire énormément de respect, mais elle le craint presque autant. Pas qu'il se soit montré particulièrement mauvais ou dur avec elle ; elle le sent, voilà tout. C'est un homme, et il est tout naturel pour la jeune bourgeoise de se méfier de ce genre-là.
    Un instant, elle réalise qu'elle le suit aveuglément, sans se soucier de la destination, et lui adresse un regard étonné, son sourire disparaissant presque aussitôt.

    Oh, navrée Monsieur Drake, mais avez-vous une destination particulière ? Je ne voudrais pas vous retenir ou m'imposer dans vos affaires. Demande-t-elle poliment alors qu'elle ralenti légèrement le pas de son haquenée.
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Samuel hocha vaguement la tête à la remarque de la jeune femme, au même rythme que le dandinement régulier du pas équestre. Ils étaient d’accord : le retour du printemps était plus que bienvenu. Sortir en soirée n’aurait alors plus rien de répréhensible ni de curieux, et s’absenter ainsi hors du village pour vaquer officiellement à quelque promenade, officieusement pour travailler sur des aspects magiques, ne provoquerait pas le moindre haussement de sourcil suspicieux. « Je lui passerai le bonjour de votre part, si vous le souhaitez. », répliqua-t-il avec un sourire de circonstance, bien que le regard perdu dans le vague d’un horizon dont ils ne pouvaient véritablement profiter, caché qu’il était derrière la noirceur des branches nues et des troncs en partie recouverts d’une neige soufflée par les vents. Les pensées du sorcier finirent par se recentrer sur la conversation et ce fut avec un visage impassible mais éclairé d’une légère lueur d’approbation qu’il répondit : « La chose n’est pas impossible, mais loin de moi l’idée de m’imposer, mademoiselle Perkins. »

A vrai dire, tout en parlant, il avait laissé à Proserpine le soin de se guider d’elle-même sur le chemin qui s’était présenté et la sensation étrange de déjà-vu l’assaillit, plus tardive qu’en temps normal, mais compréhensible par le manteau de l’hiver qui ôtait tout repère en forêt. Samuel plissa légèrement les yeux en sentant se raviver en lui des souvenir sur ces chemins de terre : des sons, des couleurs, des images qui se mêlèrent à la réalité. « Pas vraiment… », avoua le vieux Drake d’une voix éthérée, comme perdue entre deux âges. Un voile de tristesse ou en tout cas de nostalgie passa brièvement dans son regard acier, trop rapidement peut-être, car déjà, il avait repris le contrôle de ses émotions, même les plus difficiles. « Je me rends compte que nous sommes sur un chemin que j’ai souvent pris, autrefois, avant que… enfin, cela n’a pas d’importance. Vous ne me dérangez en rien et si vous souhaitez poursuivre votre promenade à mes côtés, vous êtes la bienvenue. »

Un bref moment passa durant lequel Samuel observa la nature des lieux. Une minute de marche plus avant dans la forêt avant qu’un bruit sec, sourd et aussi proche que lointain ne retentisse soudainement, emplissant la forêt d’un écho étrange et mortifère et déchirant le voile silencieux qui régnait jusque-là sur l’endroit, et faisant sursauter sa jument, qui faillit se jeter en avant dans une course effrénée et paniquée. Bien que secoué, le sorcier reprit le contrôle de l’animal par des mots posés et calmes, forçant la jument à tourner court plutôt qu’à partir en avant. Que venaient-ils d’entendre ? Le père Drake fronça les sourcils, plus mué par la perplexité que par l’inquiétude. Il avait sans doutes une petite idée sur l’origine de ce son, mais il n’aurait jamais pensé l’entendre aussi prêt de la lisière en forêt. Un chasseur ? Un trappeur ? Etrange, il pensait que les animaux, ceux qui n’hivernaient pas en tout cas, se terraient bien plus loin, à l’abri de l’agitation du village. Il resta ainsi immobile, guettant le moindre mouvement suspect, avant qu’un couinement plaintif ne s’élève parmi les fourrés blanchis, quelque part au loin. « Entendez-vous ? », demanda-t-il à Caoimhe avec une certaine méfiance dans la voix. Sur quoi allaient-ils bien tomber ?
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